Recherche pédagogique ► Légendes des Gorges du Tarn et des Grands Causses


Les Gorges du Tarn

Lieu de pratique pour les adeptes des activités de pleine nature (randonnée pédestre, canoë, kayak, escalade, spéléologie...), ce coin de pays captive aussi l'oeil et l'esprit.

Cités ruiniformes, dolmens, vestiges néolithiques des Causses, falaises sculptées, troglodytes, arcs et voûtes des demeures, lacets de routes vertigineuses, donjons perchés sur promontoires, terrasses et vergers, jardins et berges... autant de pièces d'un paysage autour duquel tournent mémoire et imaginaire.

Ainsi ce recueil présente treize récits liés à l'histoire et au légendaire. Leur rédaction s'est appuyée sur plusieurs sources littéraires citées en notes et bibliographie.
En parallèle sont reportés quelques éléments d'études scientifiques, données géologiques, faits historiques ou ethnologiques qui apparaissent dans l'édition papier. Un aperçu de la toponymie locale complète ce recueil.

Sommaire

L'échappée du Drac

Etablie près de la fontaine de Burle, après avoir luttée contre la lèpre, Sainte Enimie aidée par la fortune des rois Clotaire et Dagobert, entreprend de fonder un monastère.
Bientôt les terrains sont acquis et une foule d'artisans se met à pied d'oeuvre.

Or cela contrarie fort l'esprit des lieux, le génie du Tarn qu'on appelle le "Drac".
Esprit obscur, secret, insaisissable, le Drac hante les bords des torrents et des rivières. Il est le maître des eaux, le gardien des sources souterraines. Il libère le torrent qui dévaste les berges ou assagit sa course sous un ciel serein.

Séducteur, enjôleur, il surgit sous diverses apparences ; il peut se faire serpent, dragon, âne ou cheval noir dont le dos s'allonge démesurément. La bête câline à la croupe accueillante a tenté plus d'un enfant du pays... Mais arrivé au beau milieu des eaux, le canasson toujours se rebiffe : il caracole, se cabre et rue et précipite sa charge dans une gerbe d'éclaboussures... Pauvres cavaliers !

Les riverains ne sont pas les seules dupes du prince de l'illusion... Pour circuler en son domaine, le Drac se sert des gouffres et des avens qui éventrent le Causse. Il se glisse dans la moindre fissure, il arpente corridors et sombres labyrinthes sans qu'en surface, un signe trahisse sa présence.

Les bergers craignent de le voir happer une brebis ou de se sentir eux-mêmes saisis et entraînés dans les entrailles de la terre.

Sainte Enimie aussi doit affronter cette créature qu'elle imagine diabolique, au service de Lucifer.

Près de la source bénie, les travaux ont commencé. Le jour, la Sainte veille, mais la nuit appartient au démon. Le Drac surgit d'on ne sait où, ombre parmi les ombres, incarnation des forces indomptées, de son souffle brûlant, il réduit l'ouvrage à néant. Chaque nuit, il éventre le mur dressé, chaque aurore se lève sur un monceau de ruines.

La situation devient insoutenable. Sainte Enimie décide d'en finir avec ce compagnon de Satan.

Une nuit, elle prie, elle implore Dieu. A l'aube, elle obtient de lui le pouvoir d'enchaîner le Malin si celui-ci revient dans l'enceinte du couvent...

Le soir suivant, Sainte Enimie se poste. La lune luit d'un éclat bleuté. Soudain, le temps d'un battement de cils, le voilà. Il s'avance de son allure reptilienne, et ses yeux de braise décochent des éclairs aveuglants. Mais la Sainte ne se laisse point fasciner. D'un signe de croix, elle s'asperge d'eau bénite et s'élance ; elle fond sur le Drac qui déjà s'échappe et fuit le long du Tarn. A peine effleure t-il l'onde limpide des planiols.

Il connaît tous les détours, il sait tous les passages, il bondit dans le tumulte des ratchs sur la crête de l'écume et sa course soulève d'étranges bouillonnements, de sombres tourbillons de vapeur et de fumée qui aveuglent Sainte Enimie... Le Maudit parait se fondre entre lame argentée et voile de brume.
Epuisée, égarée, la Sainte tombe à genoux ; elle invoque les forces de la nature ; elle en appelle aux pierres : "A mon secours, Montagne, arrête-le.(1)"

Du haut des falaises semble courir un long frisson et voilà que la pierre se fend, que la roche se fracture, que des blocs se disloquent et des pans entiers de paroi s'effondrent dans un terrible fracas, un tremblement de terre. Sur le Drac qui file, la rocaille s'abat mais il subit l'avalanche sans marquer de peine. Il va pour plonger dans l'un de ces gouffres, vestibule de sa demeure, lorsque l'énorme masse de la Roque-Sourde lui tombe dessus.

La Roche-Aiguille gênée dans sa descente par sa grande taille, encore à mi-pente crie :
"As-tu besoin de moi ma soeur ?
- C'est inutile, je le tiens bien !(1)
" répond la Sourde.
A cet instant, la Sainte voit le Drac pris au piège.
D'un geste, elle stoppe l'éboulement, et tous les rocs de s'immobiliser. Un ange passe. Le silence règne entre les falaises... Sainte Enimie a gagné.
C'est ainsi que depuis ce jour, si vous prêtez l'oeil, vous verrez nombre de rochers penchés vers le vide comme le grand monolithe de l'Aiguille, haut de 80 m, qui semble encore contempler le Drac enseveli, stoppé net dans sa course au lieu-dit désormais : "Le Pas de Souci".

C'est depuis ce jour que "le Tarn s'engouffre sous ces blocs avec un bruit effroyable dans les grandes crues, puis remonte en gros bouillons et reprend son cours apparent, au milieu des brisants qui peu à peu disparaissent.(2)"

Pourtant au pays, certains disent, certains font circuler le bruit que le Drac, enseveli sous l'énorme poids de la Roque Sourde, réussit à se faufiler, réussit à se dégager et cahin-caha à rejoindre sa ténébreuse demeure dans l'attente de jours meilleurs.

(1) A. Bloch Raymond, J. Frayssenge, op-cit.
(2) E.-A. Martel, op-cit.

Légendes des Gorges du Tarn et des Grands Causses - Format : 21x15 cm - 118 pages - 8.50 €


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